Publié par : geraldinesyj | 28 mars 2009

Libre concurrence pour les analyses médicales : progrès ou régression?


Les laboratoires d’analyses médicales français sont entrés dans un conflit politico-économique majeur.

Jusqu’à présent détenus majoritairement par les professionnels de santé en exercice (pour des raisons évidentes d’indépendance et d’éthique), de grands groupes financiers d’investissement lorgnent sur ce taux de rentabilité à 2 chiffres qui pourraient très facilement être obtenus en restructurant nos antiques laboratoires d’analyses de biologie de proximité pour constituer d’énormes réseaux.

Il est vrai que la France fait figure de village gaulois aux yeux de l’Europe où la biologie médicale y est déjà largement industrialisée. Le marché de la biologie médicale en France est d’autant plus intéressant qu’il est l’un des plus développé d’Europe puisque les analyses médicales se font majoritairement en ville. Et pour cause ! Le service médical rendu, par sa proximité, sa qualité et quoiqu’on en dise, son rapport qualité prix au vu du respect des tarifs sécu en fait un secteur essentiel dans le parcours de soin : 75% des diagnostics et suivi de traitement pour 2.5% des dépenses de santé.

Et cela fait des envieux, qui savent de toute évidence bien s’entourer.

Un rapport IGAS en 2006 dresse très soudainement un constat alarmant : trop de laboratoires, une qualité insuffisante, des professionnels trop payés… En parallèle, des docu-chocs comparant le cout des analyses en Allemagne versus la France, processus industriel-prélèvement non compris- versus proximité et laboratoire à taille humaine, tarifs low cost versus nomenclature sécurité sociale. Que des exemples bien choisis (la glycémie est 2 fois moins chère en Allemagne mais personne ne possède les chiffres en cout moyen tout paramètre confondu), de fausses interviews, de faux rapports à charge, bref une profession brutalement mise au banc des accusés alors qu’elle est l’une des rares professions médicales à avoir mis en place des contrôles qualités indépendants pour encadrer sa fiabilité et subissant régulièrement des baisses de nomenclature au fur et à mesure de l’automatisation de certains paramètres.

En 2006, une plainte auprès de la commission européenne fut déposée par un grand groupe d’investissement, leader de la biologie médicale privée en Europe, très pressé de voir modifié la réglementation française en matière de laboratoires. Trop de quotas, des laboratoires devant être détenus à 75% par les professionnels en exercice, archaïque à l’époque d’un libéralisme en pleine expansion.

Sur quoi repose leur argumentaire de libéralisation/déréglementation:

– « il faut consolider en plateaux techniques (et non pas simplement en réseaux de collaboration) organisés de façon rationnelle : suppressions des normes inutiles et transmission libres des examens à l’intérieur des laboratoires multi-sites ». En clair, constitution de centres de prélèvements (avec voyage des prélèvements vers un seul plateau technique au sein d’une région où les biologistes superviseront (plus ou moins à distance) la validation des examens. En effet, serons-nous assez nombreux pour recevoir les patients (prélèvement, discussion et communication des résultats) sur les sites et en même temps assurer la validation au sein des plateaux d’exécution ? En tout cas, cela pourrait permettre selon les estimations d’afficher un gain de productivité de 50% ! Et c’est bien ce qui apparaît essentiel pour les futurs industriels de la santé.

– Sur la problématique de l’intégration des jeunes biologistes, à présent incapable de détenir des parts et faire correspondre responsabilité et direction (choix des techniques, recrutement de personnel, orientation des investissement, etc…), l’argumentation est plus difficile. « Le savoir et l’indépendance du biologiste […], les compétences de professionnels bac+10 hautement qualifiés, aptes et responsables, DONC indépendants, sont indispensables à la mise en œuvre des ces changements ». Avant que les députés ne déposent un amendement visant à supprimer cette proposition dans le projet de loi proposé par le gouvernement, la seule direction confiée aux biologistes en exercice était la direction technique et scientifique. « Tous ceux qui dans l’exercice de leur art jouissent d’une indépendance professionnelle intangible puisque c’est la raison précise pour laquelle le médecin ou pharmacien voit sa responsabilité engagée ». Sauf qu’il ne s’agit pas de nous décréter indépendants (et surtout responsables civilement et pénalement en cas d’erreur médicale) pour que nous le soyons dans les faits. Réorganiser en plateaux techniques le secteur de la biologie médicale en déconnectant prélèvement, réalisation, vérification et interprétation des résultats multiplie les intervenants, délègue immanquablement des taches à des personnels moins compétents médicalement parlant, fait raisonner entièrement en terme de cout, productivité et gain de temps, orientations échappant au quidam, même médecin s’il ne peut peser sur ces décisions et dont sa responsabilité médicale dépendra inéluctablement. Le comble de la démonstration s’achève sur le salariat du pharmacien adjoint dans les pharmacies d’officine qui ne nuit donc pas à son indépendance. « Chacun pourra conclure qu’il s’ensuit que l’indépendance professionnelle est déconnectée de la notion de possession du capital ». Le futur salarié pharmacien de Leclerc ne sera peut être pas de cet avis ! Conclure sur cette comparaison dans le secteur de la pharmacie d’officine jusqu’à présent non libéralisé ni ouvert à la concurrence en France est le comble de la démagogie et entache toute l’auréole de sainteté de l’article de nos confères pro-libéraux européens. « Il faut différentier capital et compétence, capital et responsabilité médicale». Voilà des affirmations qui arrangent bien ces fonds d’investissement sur la santé sous couvert d’améliorer l’efficience et la qualité.

En pratique, à défaut de procéder en purs altruistes (nous allons réduire les couts et accroitre la qualité), l’économie sur certains actes biologiques pourrait être largement compensée par une course au volume (réclamation du droit à la publicité et au démarchage médical en passe d’être obtenu) ainsi qu’à l’explosion de la tarification de certaines analyses non ou mal remboursées par la Sécurité Sociale.

Il n’est pas impossible pour les professionnels, contrairement à ce qui est souvent dit, de lever assez de fonds pour financer la biologie du 3eme millénaire sans l’aide de groupes financiers dont les conflits d’intérêt avec la santé ne manqueront pas de survenir. Les dividendes (qui ne manqueront pas d’être générés si le secteur est déréglementé) devront alors être intégralement réinvesti dans les structures (soit en matériel, soit en recrutement ou rémunération du personnel) et non capté entièrement par les détenteurs des actions, argent non virtuel issu des cotisations salariales des français, la santé française ne pouvant constituer un nouveau fond de placement.

La biologie médicale a pour vocation de devenir leader en Europe, les laboratoires d’analyses médicales étrangers n’hésitant pas à recruter en dehors de leurs frontières en raison d’un cruel manque de compétences. Effectivement, en France, il faut 10 ans pour former un biologiste médical. Une question se pose alors , avons-nous plus besoin de la biologie financière que la biologie financière de nous ?

La biologie médicale doit rattraper -parait il- 20 ans de retard. Sur qui ? l’Allemagne qui admire l’organisation de nos laboratoires, les Etats-Unis qui manque de compétences ?

A moins que ce ne soit 20 ans de retard sur la financiarisation de la Santé ?…

Afin de maintenir l’excellence de la biologie médicale française, au service des patients, le SJBM espère être entendu du gouvernement sur ces principales revendications (ouverture du capital mise à part):  interdiction des sociétés commerciales et de la publicité, interdiction de participation au capital de personnes morales, droit de vote majoritaire pour les professionnels en exercice dissocié de la possession du capital, droit d’alerte, interdiction de la constitution de centres de prélèvements sans activité biologique minimale in situ, limitation de nombre de site par laboratoire, répartition « éthique » du capital entre investisseurs et compétence médicale.

Il ne s’agirait pas de légaliser à postériori les montages et rachats de laboratoires par des groupes ne respectant pas la loi française actuellement en vigueur. On cautionnerait alors cette chasse aux parts de marché, une belle longueur d’avance sur ceux qui auront attendu d’être légalement en mesure de le faire et construit artificiellement une bulle spéculative autour des laboratoires d’analyses médicales.

« Il ne suffit pas de construire les laboratoires de recherche et d’enseignement, munis de l’outillage le plus sophistiqué, il faut encore y introduire l’esprit pastorien, c’est-à-dire la foi scientifique qui lui donne l’ardeur au travail, l’imagination qui inspire les idées, la persévérance qui les poursuit, la critique qui les contrôle, la rigueur expérimentale qui les prouve et aussi le désintéressement qui sont une conséquence de l’amour passionné de la vérité »

Je doute qu’Emile Roux, qui dirigea l’institut Pasteur pendant 29 ans et auteur de cette citation en 1898 aurait qualifié de désintéressement cette prise de contrôle par le grand capital des laboratoires d’analyses médicales français.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :